24 octobre 2017

Ghost Driver City

Bruno caressa une dernière fois du regard la courbe presque animale du véhicule. De son bureau aménagé à l’étage, il embrassait la Porsche verte dans son entier. Elle avait presque son âge. Lorsqu’il l’avait rachetée il y a 20 ans à un collectionneur allemand, il s’était juré de la maintenir dans l’état exceptionnel où il l’avait trouvée. Le moteur avait encore besoin d’un peu de travail, mais ce n’était vraiment pas le moment. Le robot d’Amazon passerait prendre ses plans dans quelques minutes et il devait encore se rendre au sas aménagé sur la rue pour y déposer le précieux paquet.

Depuis que la Ville avait supprimé les dernières places de parking, les plans de ses SmartParklets s’arrachaient comme des petits pains. Un micro-abri pour SDF de 8 m2 à monter soi-même, une terrasse de café, un salon de massage… c’est fou ce qu’on pouvait mettre sur une ancienne place de stationnement. Et avec cette mode de tout recycler…“Si ça continue, les gens vivront dans les anciens arrêts de bus”, se dit-il. Le paquet était terminé. Celui-ci était… pour qui ça déjà ? Il consulta son compte Work For Google. En face de “client” était écrit : “367Yu46” avec un code 3D indéchiffrable. Il était bien avancé. Jusqu’alors l’appli lui laissait échanger en ligne avec ses clients, ou du moins se berçait-il de l’illusion qu’il s’agissait d’un humain et non d’une machine programmée pour répondre à chacune de ses questions. Mais depuis la dernière mise à jour, plus moyen de savoir qui était qui.

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Il en profita pour consulter son compte : la vente des 3 derniers modèles de Parklets devrait lui permettre d’offrir un WonderTrip d’au moins deux heures à sa petite-fille préférée. De quoi “expériencer” (il avait du mal avec la manière dont elle torturait la langue française) deux ou trois parc d’attractions. Il se souvenait de la première fois qu’elle et son grand frère étaient montés dans le minivan de DisneyVR. À leur retour, on aurait dit qu’ils sortaient d’un sauna. Ils avaient depuis appris à gérer leurs émotions pendant les “traversées”. De son temps à lui, on ALLAIT au parc d’attraction. Il se souvenait quand ses enfants l’avaient traîné à celui près de Paris. Des heures à se les geler en faisant la queue pour quelques secondes de sensations fortes. Aujourd’hui, le parc d’attraction venait littéralement à vous. À l’heure prévue, le robot-van se pointait et ouvrait sa large porte pour vous inviter à vous installer. La lueur bleutée laissait entrevoir les autres “passagers”, déjà en plein trip devant leurs écrans individuels. Ce qu’il se passait après, il ne voulait pas le savoir. Malgré les efforts de ses petits-enfants, il n’avait jamais voulu se glisser dans l’habitacle, mettre le casque semi-transparent ou hurler des instructions au van pour essayer d’attraper des trucs virtuels dans la rue. Un “laissez moi tranquille, cela me donne mal à la tête” l’avait placé définitivement dans la catégorie Dinosaures du XXème siècle aux yeux de ses proches.

Il n’avait pourtant rien contre les robot-cars, bien au contraire. Depuis qu’elles avaient remplacé définitivement les “voitures”, il était beaucoup plus simple pour lui de circuler à vélo. La tête dans les nuages, il appréciait le silence à peine troublé par le bzzzz des véhicules sur les grands axes. On se demandait toujours comment elles faisaient pour ne jamais se foncer dedans. Elles se croisaient à quelques centimètres l’une de l’autre, sans ralentir ni dévier d’un pouce. Lorsqu’il allait à la fac où chez ses amis dans les Tours, il aimait regarder d’en haut leur ballet bien réglé.

Les vitres teintées laissaient parfois voir des zombies casqués ou endormis. Certains révisaient, d’autres dansaient, d’autres semblaient… Pensons à autre chose. Tiens, par exemple, ces trois là. Leur voyant bleu indique qu’elles ne sont pas en service-client. Elles doivent aller faire l’appoint de batteries quelque part, au Stade par exemple. Il y a un match ce soir et le soleil était un peu faiblard. Bruno se souvenait d’un reportage qui montrait comment la Machine de Tesla déplaçait ses véhicules en fonction de la demande en énergie des méga-infrastructures de la ville. Une fois bien chargées dans les fermes solaires de la périphérie, les milliers de véhicules étaient envoyés vers la Faculté, le Stade ou les Offices, selon des besoins qu’eux seuls semblaient connaître. Vues d’en haut, ils ressemblaient aux fourmis que gamin il passait des heures à observer dans le jardin de ses parents. Et quand le maire fut forcé de rendre le WiFiMax gratuit, il réalisa que les robots-car étaient LA solution pour amener la précieuse connection au bon endroit et au bon moment. Les jeunes en rollers ne s’y trompaient pas : ils s’accrochaient à l’arrière des voitures pour se faire tracter – et profiter du Wi-Fi pour expériencer je ne sais quelle aventure dans leurs casques ! Et dire que de son temps, les voitures servaient à se déplacer.

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Du coup, les agents de la ville ne s’étaient pas contenté de démonter les trottoirs, panneaux et autres feux rouges. Ils avaient aussi viré les fils et les poteaux électriques disgracieux qui zébraient les rues. Seuls les toits avaient été recouverts par des panneaux noirs mats. Le quartier de son enfance ressemblait désormais à un corps parfaitement épilé. Un mini-musée à ciel ouvert, où les façades étaient nickel et où l’on pouvait presque manger par terre. Malheureusement, bien peu en profitaient. L’énergie solaire était devenue tellement bon marché qu’il était inutile de faire payer les robot-cars. Il suffisait d’accepter une fois à bord de se faire inonder de publicités, annonces et autres propositions de rencontres à la noix. On se serait cru sur un site de cul des années 2010. Pire, la connexion obligatoire de votre ID transmettait immédiatement votre carnet d’adresse et votre planning récent au provider qui vous transportait. Le Parlement avait bien tenter de limiter cette “collecte” à la semaine précédente : BaiduMotors avait menacé de quitter le pays, et tout était rentré dans l’ordre. Conséquence : plus personne ne marchait dans les rues, parce qu’il était TELLEMENT plus simple de poser ses fesses dans une robot-car, voire de l’envoyer chercher une baguette pour vous, ou aller déposer un colis pendant que vous restiez peinards chez vous. Bruno se souvenait des journaux qui titraient “la fin de la voiture” quand la première Renault autonome avait fait le tour des grands boulevards avec à bord plein d’enfants émerveillés. Tu parles ! Des voitures il y en avait encore plus qu’avant, qui glissaient sans bruit et s’arrêtaient parfois à quelques centimètres de vous pour vous laisser traverser, puis reprenaient leur course aveugle en vous frôlant presque. Vides, pour la plupart.

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Mais pensons plutôt à samedi.
Avec ses copains de l’Association, ils avaient hacké le serveur d’Amazon pour connaître les horaires de Grande Maintenance. Cette information leur octroyait deux précieuses heures tous les mois, quand les détecteurs étaient désactivés. Aussitôt, comme s’ils s’étaient donné le mot, un, deux, trois, dix “rebelles” sortaient des garages pour rejoindre les vieilles routes désaffectées. À leur passage, les rares piétons se bouchaient les oreilles. Des enfants pleuraient même devant le vacarme. L’odeur des pots d’échappement leur tournait le coeur. Conduire un véhicule était formellement interdit depuis 2026. Les rares qui s’y étaient risqué avaient renoncé devant le flot de robot-cars incapables de les reconnaître. Mais pendant la Maintenance, les drones de l’Office ne pouvaient pas les intercepter. Et lui savait comment rejoindre la vieille route sans croiser personne.

Samedi, il retrouverait son rituel préféré : prendre les clés de la Porsche, actionner la poignée (“quoi, elle ne s’ouvre pas toute seule ?” avaient halluciné un jour sa petite-fille) et se glisser doucement derrière le volant (“ça sert à quoi ce truc, Papy ?”). Il se laisserait pénétrer par l’odeur du vieux cuir, le bruit sourd du 6 cylindres à plat et les légères vibrations derrière le dos. Puis il passerait la première, écouterait le moteur monter en régime et rejoindrait la vieille route jonchée de débris épars.

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Pendant une heure, peut-être deux s’il avait de la chance, il serait pleinement heureux, heureux et libre. La vitre avant légèrement ouverte, il s’enivrerait de l’odeur d’essence brûlée (un trafiquant lui en fournissait à prix d’or) et savourerait une fantastique sensation désormais inconnue des moins de 30 ans : conduire.

A propos Stéphane Schultz 1 Article
Consultant en stratégie et marketing, Fondateur et consultant chez 15marches depuis 2013.
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